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La lettre de la semaine

 

Texte de la conférence du 05 mai 2011
De Paul Brunat, de Bourg de Péage
à TOMIOKA au Japon
une histoire en" Soie ".

Propriété exclusive de la Sauvegarde du Patrimoine romanais péageois.
Utilisation et reproduction interdites.

 

 

       

 
       
 

Introduction


    Paul Brunat est peu ou pas connu à Bourg de Péage et dans notre région malgré la mission qui lui a été confiée par le gouvernement japonais pour la construction de la filature de Tomioka et celle qu’il a accomplie au Tonkin pour le compte de la Chambre de commerce et d’industrie de Lyon. Il n’est ni diplomate, ni polytechnicien.
    Par contre son parcours professionnel au Japon et en Chine est extrêmement riche. Il illustre parfaitement les actions d’acteurs nouveaux dans l’histoire économique et sociale de l’ère Meiji, période d’ouverture et de modernisation du Japon. Sa réussite est due au mérite, au talent, à l’excellence dans son métier et à son savoir faire.
    Il a su adapter aux techniques traditionnelles du monde rural et artisanal japonais, ses compétences acquises dans l’usine familiale, complétées et enrichies par son expérience lyonnaise.

Les origines de Paul Brunat.


    Son arrière grand père, son grand père et son père sont tous originaires de Bourg de Péage.   
    Son grand père et son père ont occupé la charge de maire.
    Son père, François, Ulysse BRUNAT, est propriétaire d’une filature à Bourg de Péage et d’une fabrique de soie à Saint Jean en Royans.

   * Paul Brunat est né le 30 Juin 1840, à Bourg de Péage.

Quatrième enfant d’une fratrie de cinq.

   Nous voyons que c’est une famille solidement enracinée dans notre région et à Bourg de Péage en particulier.
    Son père est totalement impliqué dans la vie de sa ville et de son département.
    Il est conseiller municipal avant d’être maire de 1852 à 1856, conseiller général en 1855, suppléant du Juge de Paix, membre du Conseil d’administration des hospices, membre du Conseil d’arrondissement de Valence, Juge au tribunal de commerce de Romans, membre du Comité supérieur de l’instruction primaire, membre de la Chambre consultative des arts et manufactures.

Pourquoi, aujourd’hui, parler d’une histoire « en Soie » ?

   Ulysse Brunat, père de Paul Brunat, possède une filature de cocons, installée en 1839, rue des Teppes, à Bourg de Péage. Tout de suite il la mécanise. A l’exposition des produits de l’industrie de la Drôme, il obtient la médaille de bronze, dans la catégorie « soies filées et ouvrées ». Cette récompense lui amène la prospérité. Une ordonnance royale du 22 Mai 1843 « lui donne l’autorisation d’installer une chaudière… » dans l’usine pour améliorer le dévidage des cocons.
    Il cherche à s’agrandir. Il doit choisir un emplacement pour sa nouvelle filature. Les chaudières actionnées par de l’air comprimé présentant un risque d’explosion, son choix se fixe en zone rurale près de l’Isère ; il faut beaucoup d’eau pour faire fonctionner les machines à vapeur. La nouvelle filature est construite en 1846, à l’extrémité de la rue Royannais, aujourd’hui emplacement de la piscine de Bourg de Péage. Elle s’appelle le « Clos » ou l’« Enclos ». Elle est composée de bâtiments, cour, jardin, bassins, fontaine, pavillon et terres labourables.
    C’est une entreprise de taille moyenne 100m2. Nous avons pu lire, dans un document, daté de 1856 et intitulé « situation des usines en soie du département par rapport au travail et au salaire des ouvriers » que cette filature de cocons emploie 1 contre maître, 35 femmes et 4 enfants qui travaillent autour de 35 bassines. Il est même fait mention des salaires : 2f50 pour l’homme, 1f pour les femmes et 70cts pour les enfants.
   
    L’utilisation des chaudières pour alimenter en eau chaude les bassines était fréquente dans notre région. Les établissements Didier, Lambert, Pailherey, Seyve, Vallon, tous « filateurs en soie », en étaient équipés. Elles étaient fabriquées par l’entreprise Champion de Romans. Ces chaudières, cylindro-sphérique en cuivre, permettaient d’utiliser le fameux procédé Gensoul (du nom d’un ingénieur et fabriquant de chaudières à Lyon), procédé très innovant qui consistait à utiliser la vapeur pour chauffer l'eau des bassines et permettait de faire fonctionner des ateliers beaucoup plus importants. Aux foyers individuels, on substituait une seule chaudière. Cette invention de 1807 constitue l'amorce de l'industrialisation des filatures.
   
    Au cours des années 1856, 1857, Ulysse Brunat a de graves difficultés financières, dont une au moins est connue le décès en 1857 de Pétronille Brunat, sa grand-mère née Bossan. Une vente par licitation oblige à la mise aux enchères des biens immobiliers indivis, en exécution du jugement ordonné par le tribunal civil de Valence le 31 mars 1857.
    C’est à la fin de l’année 1856 qu’Ulysse Brunat démissionne du poste de maire et c’est à cette même date, le 14 septembre 1856, que le Conseil municipal de Bourg de Péage intervient auprès de l’Empereur pour qu’Ulysse Brunat, qui vient de perdre tous ses biens, soit recruté à la société des chemins de fer. Toutefois, son épouse conserve encore une petite propriété à Romans où elle élève des vers à soie.
    Il est nommé, le 13 août 1857, Commissaire de surveillance administrative des chemins de fer de Lyon à la Méditerranée.
   
    La filature d’Ulysse Brunat sera détruite en 1861. A cette date, elle possédait 42 bassines. Cette énumération est nécessaire pour appréhender la vie de Paul Brunat.

   Dès son plus jeune âge, il a vécu dans le milieu de la soie et des filatures. Il a connu les techniques modernes (utilisation de la machine à vapeur) qu’il a importées au Japon.


La jeunesse de Paul Brunat.

   Il est né dans un milieu intellectuellement favorisé. Son père a fait ses études au collège de Romans Bourg de Péage. Un document de 1817 indique que son père Ulysse Brunat a le premier prix en thème et en version.

    Le 11 septembre 1853, Paul Brunat est interne en 5ème au lycée de Tournon, le montant de la pension s’élève à 600f. Son père demande une bourse pour son fils le 10 décembre 1856, elle est accordée et consignée dans les registres du lycée.

    En février 1857 cette bourse impériale dite « entière » lui est versée. Il semble, qu’en cours d’année, il quitte cet établissement alors qu’il est en classe de rhétorique sciences.

    C’est un élève studieux, bon en français, en latin, moins bon en histoire. Il apprend l’allemand. Par contre il est très souvent premier ou second en mathématique ou en physique. Il est noté « bien » en religion, mœurs, conduite et progrès.

   Entre 1858 et 1860, Paul Brunat aurait été élève boursier au Lycée de Dijon comme l’indique un relevé de carrière de son père, employé au chemin de fer.
    En 1860, il passe le conseil de révision. Sur les registres nous pouvons lire qu’il mesure 1m59, il est déclaré bon pour le service et affecté au 25ème régiment d’infanterie de ligne, mais il sera « exonéré » de service militaire. Nous ne sommes pas en guerre et il est possible de racheter un « mauvais tirage ». Ce sera le cas pour Paul Brunat qui sera noté « zéro » comme ne sachant ni lire, ni écrire. Cela en coûte 2700 francs à son père.

Carrière de Paul Brunat.


    Le livre écrit par un collectif « Le Japon et la France, Images d’une découverte » mentionne « …Paul Brunat avait travaillé dès son jeune âge dans l’industrie de la soie avant d’être employé à Lyon par une maison de gros...
... puis chez un négociant qui traitait avec l’Orient
». 
       
    Dans son livre « Political Science », Richard Sims écrit que Paul Brunat aurait travaillé en Espagne à Saigura avant 1869.

    D’autre part à la lecture de documents « Contrôle et surveillance des chemins de fer », datés de 1861,1862 et 1863, nous avons des informations sur sa famille et plus particulièrement sur Paul Brunat. Il est écrit qu’il est employé dans une maison de commerce à Cadix.

   Après Cadix…que s’est-il passé ?

   Dans le livre « Le Japon et la France, Images d’une découverte », nous relevons « … Paul Brunat avait, avant d’être recommandé aux Japonais, travaille pour le compte d’un commerçant allemand, Heimer, établi à Yokohama».
   
    Il est engagé par la maison de commerce lyonnaise Hecht Lielienthal & Cy comme inspecteur de la soie grège importée du Japon. Il est considéré comme spécialiste accompli.
    Une nouvelle route de la soie, Yokohama Lyon, s’ouvre en 1859. La politique commerciale de la France, en Asie, n’est pas très développée. Dès 1863, l’industrie française de la soie et la puissante Chambre de commerce et de l’industrie de Lyon font pression sur le gouvernement de Napoléon III qui décide de s’engager dans une politique de rapprochement et de coopération avec le Japon. Les Français ne tardent pas à former un cinquième de la population étrangère : 56 français sur 283 ressortissants étrangers.

   Sous l’ère Meiji, tous les projets français en cours ou inachevés sont repris. Napoléon III incite les Français à aller moderniser le Japon et à exporter leurs compétences techniques. Leur mission consiste à transmettre le savoir faire sans se substituer aux industriels japonais. Dans ce but, de nombreux experts étrangers sont engagés à prix d’or. Leur salaire est parfois trois ou quatre fois, supérieur à celui des ministres.

   Dès 1864, la France engage une véritable politique de rapprochement et de coopération avec le Japon, qui devient un fournisseur et un partenaire incontournables. Cela répond à l’éthique « wakon yôsaï » c’est à dire « âme japonaise, science occidentale » (Fukuzawa Yukichi).

   Un des chantiers les plus importants, s’ouvre en 1866 avec la construction de l‘arsenal de Yokosuka, premier chantier naval moderne, sous la supervision de Léonce Verny, natif d’Aubenas.

Paul Brunat et le Japon.


    Le 12 mars 1866, il est envoyé, comme inspecteur de la soie grège, à Yokohama dans le bureau de représentation de la Société lyonnaise Hecht Lielienthal & Cy. Cette entreprise y est installée depuis 1862, et restera présente jusqu’en 1882.
    La motivation des entreprises lyonnaises à s’installer à Yokohama, est avant tout d’échapper aux intermédiaires britanniques.
    Le 22 juin 1869, en compagnie d’un diplomate et d’un inspecteur des soies employés comme lui à Yokohama, il parcourt différentes provinces du Japon. Suite à cette enquête, un rapport lui est demandé. Il sera présenté le 4 septembre 1869. Il traite de différents points, mais avant tout Paul Brunat affirme que «… les japonais devront utiliser la vapeur pour obtenir des filatures industrielles… ». Il est considéré par la communauté française de Yokohama comme un expert.

   Au cours de l’année 1870, un traité avec la France est conclu pour la construction d’une filature. Les établissements Hecht, Lielienthal et Mr Dubousquet, interprète de la légation française présentent aux autorités japonaises Paul Brunat. En juin 1870, un contrat provisoire lui est proposé pour construire et diriger la première grande filature d’Etat. Il n’a alors que trente ans. Il le signe définitivement le 29 novembre 1870 avec le ministère des finances du Japon.

   Bien que satisfait, notre péageois ressent, néanmoins une certaine frustration, car il devra retourner en France pour acheter les outils nécessaires à cette filature. Il ne pourra pas suivre la totalité des travaux.

   Avant de regagner la France, il part en repérage dans la province de Gunma à la recherche d’un emplacement.


Pourquoi Gunma ?


   Cette province est spécialisée et réputée pour la culture des vers à soie.

   En novembre 1870, le terrain est acheté, dans cette province, à Tomioka, à proximité d’une mine de charbon, près d’une rivière. Paul Brunat fait appel à l’architecte Edmond Auguste Bastien (1839-1888), collaborateur de Léonce Verny, avec qui, il a participé à la réalisation de l’arsenal de Yokosuka. En cinquante jours les plans de la nouvelle fabrique sont exécutés, les devis sont établis.

   Début 1871, la construction commence. Grande nouveauté, l’utilisation de la brique que Paul Brunat a apportée avec lui…La construction de Tomioka, est de style étranger, mais avec une empreinte japonaise…structure en bois sur un soubassement en pierre.

   Il revient en France et à Lyon pour acheter les machines, recruter le personnel français qualifié, deux ingénieurs : Justin Bellen et Paul Prat, quatre ouvrières fileuses : Marie Charay, Louise Monier, Clorinde Vielfaure et Alexandrine Vallent et trois fileurs : Louis Bourguignon, Charles Lescot et Jules Chatron pour encadrer et former les Japonais aux techniques occidentales.

   Mme Inazuka nous donnera toutes les explications sur ces nouvelles techniques utilisées pour la construction de la filature de Tomioka.

   Paul Brunat profite de ce séjour en France pour se marier.
- Le lundi 18 septembre 1871, dans la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris, François, Paul Brunat épouse Alexandrine, Emilie LEFEBURE-WELY, âgée de 26 ans, née à Nanterre, fille de Thérèse, Joséphine COURT et du célèbre compositeur et organiste Louis, Jams, Alfred LEFEBURE-WELY, titulaire des orgues de la Madeleine et Saint Sulpice à Paris.

   Février 1872, Paul Brunat et son épouse regagnent le Japon. La construction de la filature est déjà bien avancée. Les travaux sont achevés en juillet 1872. Elle sera inaugurée le 4 novembre 1872.

   Une anecdote, « lorsque, des énormes machines, jaillit la première fumée noire, les habitants de Tomioka parurent moins intéressés qu’effrayés. Des rumeurs circulaient sur ces étrangers aux coutumes bizarres. Elles s’étaient répandues dans toute la région et compromettaient l’embauche des ouvrières fileuses. Il était même raconté que les français étaient des buveurs de sang, en réalité ce n’était que du beaujolais… ».

   Le gouvernement japonais dut faire engager, de force, les filles des fonctionnaires Samouraï qui avaient servi sous le régime précèdent…et, c’est ainsi qu’une centaine d’ouvrières permit le démarrage de la production en 1872.

   Un second motif de satisfaction pour Paul Brunat, la naissance de sa première fille Marie, Jeanne, Joséphine, Magdeleine au lieu dit « village de Tomioka ».

   En Juin 1873, la filature est en plein rendement. On dénombre 402 fileuses. En juin de la même année, sa majesté l’Empereur et l'Impératrice du Japon visitent officiellement la filature et apportent leur caution à cette usine qui servira de modèle national.

   Wada Ei fille d’un samouraï et une des premières employées, tenait un journal sur la vie dans la filature. Un passage a été traduit par Monsieur Ko, ici présent, que je remercie vivement.

« Lorsque l’empereur pénètre dans l’usine, un silence religieux l’accueille. Il s’avance lentement suivi de l’impératrice. Tous deux, vêtus de l’habit d’or, impressionnent le monde des ouvrières. Paul Brunat et son épouse s’avancent. Mme Brunat s’appuie légèrement sur le bras de son époux. De taille moyenne, elle incarne à la perfection l’élégance naturelle et la beauté des femmes de Paris. Une longue tunique de mousseline transparente blanche, brodée de fleurs de cerisier, est drapée sur une robe rose qui met en valeur une taille resserrée, au galbe parfait, qu’une ceinture blanche dessine discrètement. Son visage est comme protégé par une légère voilette. Ses longs cheveux, retenus par une résille, sont coiffés d’un chapeau dont les rubans et les nœuds rappellent les motifs de la tunique. La gracieuse et respectueuse révérence qu’elle accomplit devant le souverain ajoute à la qualité de cet instant ».

   A dater de ce jour, on vient se former aux « méthodes modernes » à Tomioka. C’est certainement la plus grande filature mondiale à cette époque. Mais surtout ce sera le modèle sur lequel 600 autres filatures seront construites au Japon.

   En 1873, la qualité de la soie grège de Tomioka devenue la meilleure du pays, remportera le deuxième prix à l’Exposition universelle de Vienne, en Autriche.
    En 1874, les filatures de Nagano, Ishikawa, Toyama sont construites et équipées comme la filature de Tomioka. Les Italiens prennent aussi une part du marché soit seuls soit en coopération avec la France.
    Cette année là, un autre Français se joindra à l’équipe de Paul Brunat, le docteur Jean Vidal qui dirigera le service de santé de cette importante usine de Tomioka.

   Paul Brunat termine sa mission au Japon. Il partira le 15 février 1876 en Chine, il s’installera à Shanghai où il dirigera un service d’exportation de soie.

   Pourquoi, peut-on dire que Paul Brunat « Star au Japon », est à l’origine de la modernisation des filatures de ce pays ?

   Jusqu’à son arrivée, le tirage de la soie s’effectuait dans les fermes familiales ou dans de petits ateliers. D’une seule bassine ne sortait qu’un seul fil de grège.
    Dans les filatures industrielles, la révolution est l’utilisation de la machine à vapeur. La mécanisation permet de concentrer au sein d’un atelier cent à trois cents ouvrières travaillant sur des bassines, réparties en deux rangées.

   Par ce procédé, il est obtenu un fil régulier, de grosseur uniforme, et d’excellente qualité.

   Pour la construction de la filature de Tomioka, il semble que Paul Brunat, se soit inspiré des « usines pensionnats » de la région Rhône Alpes du XIXé, Louis Blanchon à Saint Julien Saint Alban, Claude Joseph Bonnet à Jujurieux, Montessuy et Chomer à Renage, La Galicière à Chatte, les établissements Sanial à Bourg les Valence…

Paul Brunat Shanghai et le Tonkin.


    Avec Shanghai et le Tonkin, une nouvelle page s’ouvre dans la carrière de Paul Brunat.

   En 1874, on ne comptait que sept maisons françaises à Shanghai dont cinq lyonnaises. Les lyonnais ne sont pas très attirés par la Chine, ils pensent que la soie chinoise est de mauvaise qualité.

   En 1876, à la fin de son contrat au Japon, Paul Brunat est recruté par une firme américaine, Russell & C°. Il travaille à Shanghai, essentiellement pour faire du commerce, acheter de la soie grège.

   1877, 1878, Paul Brunat est président de l’Union des marchands. Il est reconnu pour sa grande intelligence commerciale et sa loyauté en affaires.

   1878, la compagnie Russell & C° relance une filature mécanique, la Kee Chong Filatures Association. Elle est équipée sur le modèle des filatures européennes. Paul Brunat doit initier les ouvriers au tissage des cocons. Cette firme américaine connaît la prospérité et s’agrandit considérablement au début 1880.

   1881, 1882 Paul Brunat est président de la mission commerciale des chambres de commerce de France.

   En 1883, des tensions franco-chinoises provoquent des mouvements de troupes et le consul signale « …le commerce est arrêté et les faillites sont nombreuses ». Il ne reste plus que dix-huit français dont huit sont originaires du Sud-Est. C’est un peu la panique, mais Paul Brunat reste optimiste.

   En 1884, Paul Brunat avait décidé de quitter Shanghai quand…

   A la demande de la Chambre syndicale des soieries de Lyon, la Chambre de commerce et de l’industrie de Lyon, décide l’envoi d’une mission française au Tonkin. Il s’agit de prospecter, d’offrir aux fabriques lyonnaises une facilité d’approvisionnement en matière première et de susciter le développement de courants commerciaux avec la métropole. Le cadre d’étude est tracé, de nombreuses CCI se joignent à celle de Lyon : Bordeaux, Rouen, Marseille, Paris etc.

   « Reste à trouver la perle rare, c’est à dire le missionnaire… ».

   Lilienthal, membre de la chambre et le plus autorisé pour les questions asiatiques désigne Paul Brunat.

   Jean François KLEIN, dans son mémoire « Lyon à la découverte de l’Indochine, Mission Brunat 1884 1885 » dit en parlant de Paul Brunat : « C’est l’homme providentiel dont on avait besoin, spécialiste de l’extrême orient et des questions soyeuses. Approbation de la CCI qui ne pouvait trouver un délégué mieux préparé, plus autorisé, plus recommandable et plus dignes que Paul Brunat …Il offrait toutes les compétences particulières pour les questions touchant à l’industrie de la Soie »
    Par courrier du 14 juin 1884, Auguste Sévène confirme l’offre à Paul Brunat (lettre 1021) :
- La CCI « …fait appel à votre dévouement, à votre connaissance profonde des pays de l’Extrême Orient et spécialement des intérêts des industries des soies et soieries. Mr le Ministre du Commerce vous accréditera officiellement auprès des représentants français au Tonkin ce qui pour nous CCI facilitera l’accomplissement de votre mission »
- « …Monsieur Félix Faure a déjà offert à notre Chambre le passage gratuit sur le transport de l’Etat, pour le délégué que notre Chambre enverrait en mission au Tonkin » - « …Tous les frais de voyage et de séjour seraient à notre charge »
- « …notre Chambre ajouterait une indemnité de 2 500f par mois (soit 42 500f en 1994) pendant la durée de votre séjour soit 2 ou 3 mois ».

   Le 23 juin 1884, Félix Faure adresse un courrier recommandant Paul Brunat aux autorités militaires et civiles du Tonkin pour l’aider à l’exécution de sa mission. Il ouvre un budget de 15 000f destiné à couvrir les frais de l’exploration.

   Sa mission consiste à recueillir des renseignements sur les mœurs, les coutumes, les besoins des populations indigènes, l’agriculture et les ressources que notre colonie peut offrir à l’industrie lyonnaise en tant que récolte de la soie.

   « … C’est une mission d’intérêt national dont le but est de ne pas laisser dans les mains de nations rivales les fruits de la victoire de nos soldats. Nous serions heureux de faire bénéficier les industriels de votre circonscription des renseignements que Paul Brunat rapportera de son voyage… ». Extrait de son ordre de mission.

   Le 19 juillet 1884, Paul Brunat donne son accord. Dans le journal « L’Impérial » du 24 Juillet 1884, La chambre de commerce de Lyon dit qu ‘elle ne pouvait trouver un mandataire mieux préparé, plus autorisé et plus digne de confiance ; elle rappelle aussi la création de la filature de Kee Chong, à Shanghai, qui a une réputation méritée en Europe.

   Le 12 août 1884, le Ministre du commerce Mr Herisson dit que la mission Brunat est reconnue d’intérêt national par Jules Ferry. Le mandat de Paul Brunat est plus proche de celui d’un agent consulaire que d’un simple explorateur. Lyon n’a plus à craindre la concurrence et marche en tête de la course au Tonkin.
    Les instructions lui arrivent le 17 et le 21 septembre, il s’embarque pour Hong-Kong avec Mr Lemaire ministre plénipotentiaire à Hué. Ils navigueront sur le « Pluvier », navire de guerre français mis à disposition. Il arrive le 29/09 à Haiphong et le 1/10 à Hanoi.

   Arrivé au Tonkin, Paul Brunat commence ses recherches, il apprend à se familiariser avec les hommes et les choses, il faut tout apprendre. Il fait la tournée des coloniaux, recueille de nombreux témoignages et peut ainsi se faire une idée la plus impartiale possible. Il veut aussi explorer le delta du fleuve rouge, mais les difficultés de communication, la mauvaise volonté de son personnel et le manque de garnison au sud du Tonkin, l’obligent à modifier son projet. Il limite ses enquêtes aux zones pacifiées et n’explore que le tiers du pays.

   Le 1 décembre 1884, il embarque sur le « Mitho » pour gagner Marseille via Saigon.

   Le jour de son départ, le Tonkin reçoit l’autorisation d’exporter les surplus de sa production rizicole. Un nouveau pas vient d’être franchi sur le chemin de l’exploitation commerciale. Le rapport de Paul Brunat arrive à point.

   Le 2 janvier 1885, Paul Brunat accoste à Marseille sur un paquebot des Messageries maritimes. Par le PLM, il gagne Neuilly où l’attend sa famille. Il s’arrête à Lyon pour donner à la CCI ses premières impressions :
- « …Il explique les grandes lignes de sa mission, il mentionne l’aide des autorités civiles et militaires».
- « …Il brosse un rapide tableau du Tonkin…qui semble être appelé à devenir un des plus beaux fleurons de notre empire colonial… » dit-il…

   Mais cette mission et Jules Ferry qui l’a encouragée sont attaqués par les parlementaires, on est au bord d’une crise. Elle entraîne une version édulcorée du rapport. Paul Brunat ne doit rester qu’un simple délégué du commerce français, mission pour laquelle il a été nommé.

   Le 18 février 1885, Paul Brunat présente, à la CCI de Lyon, son rapport corrigé sur l’exploration commerciale du Tonkin. Jules Ferry reconnaîtra que : « cette étude est la plus sérieuse établie sur cette région ».

   Si la France veut garder sa place au Tonkin, elle doit lutter contre les industries anglaise, allemande et américaine.

   Paul Brunat occupe les fonctions de:
- membre de la commission d’Anvers,
- président de la mission commerciale des chambres de commerce de France.
- président du comité shanghaïen pour l’Exposition universelle, internationale et coloniale lyonnaise.

   En juillet 1895, Paul Claudel nommé Chancelier au Consulat Général de France, arrive à Shanghai. Ils auront de très nombreuses rencontres.

   En 1890, lors de la réception de Mr Lanessan, gouverneur général de l’Indochine, Ulysse Pila dit de Paul Brunat « …notre chambre de commerce, en parlant de la CCI de Lyon, toujours pleine d’initiative, a eu la bonne pensée, dés 1885,…d’envoyer une personnalité compétente pour explorer le pays. Elle eut la main heureuse dans son choix de désigner Monsieur Paul Brunat, presque Lyonnais, si sympathique à nous tous, qui, par son travail et son devoir, a rendu indirectement de si grands services à la fabrique lyonnaise. Je relisais son rapport, il est frappant de vérité. On aurait à l’écrire aujourd’hui, cinq ans après, on ne décrirait pas autrement l’avenir réservé au pays… »

   Paul Brunat est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur par décret du 14 décembre 1900, pour service rendu en Chine. A cette époque, il est toujours négociant en soie et Président du conseil municipal de la concession française de Shanghai. Une avenue porte le nom de Paul Brunat « Administrateur intelligent et persévérant qui, sans se laisser arrêter par les craintes des timides, acheva l’œuvre appelée à centupler la valeur de la concession française » citation de la revue géographique de 1902. A l’occasion de l’Exposition universelle, il reçoit cette distinction, où il est applaudi par ses nombreux amis et par tout le commerce des soies qui avaient appuyé cette demande auprès des pouvoirs publics.

   1903, Paul Brunat attend, à Marseille, sa fille et son petit fils andré Schlumberger, alors âgé de 17 mois. Malheureusement, il ne trouvera que son petit fils et sa nourrice chinoise, car sa fille est morte en Mer rouge où son corps a été immergé.

   En septembre 1907, quand Paul Brunat rentre de Chine, cela reste à vérifier, il passe par le Japon et visite Tomioka. La société de soie à coudre « lui présente un témoignage et lui décerne un médaillon pour ses accomplissements ».

   Le 7 mai 1908, Paul Brunat décède au 48 boulevard Emile Augier à Paris. Il est enterré le 9 mai 1908, dans le tombeau de la famille Lefébure-Welly au Père LaChaise. Les honneurs militaires lui seront rendus.

   Hasard du calendrier, environ 103 ans après sa mort, nous faisons connaître Paul Brunat.


Conclusion


   Paul Brunat, se démarque de nombreux ingénieurs, car, s’il figure bien, au Japon, dans le panthéon des techniciens français, il n’en reste pas moins méconnu chez nous.

   Jacques Breysses, chercheur au Cdhte-Cnam et Colette Trouvin, chercheur au Cnam-MS qui ont fait des recherches sur notre péageois et consigné celles-ci dans un document « Paul Brunat, un médiateur entre deux civilisations », donnent une réponse possible :

- « …malgré les nombreux rapports écrits Paul Brunat a fait parvenir à la Chambre de commerce et d’industrie de Lyon, ceux ci sont restés dans le réseau des grands fabricants lyonnais et n’ont pas reçu un écho national ».

   L’Ambassadeur du Japon en France, Mr Yutaka Limura, parlant de la modernisation de son pays, lors d’une exposition à Lyon en 2009, dit que :

- « …Sans l’aide de la France et de Paul Brunat, la modernisation du Japon aurait sûrement été très différente. »

 

 

 

 
  
 

 

 

 

   
   

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